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Judaicia

Journée de la Déportation : discours du Grand Rabbin

Discours du Grand Rabbin Gutman prononcé à l'occasion de la Journée de la Déportation, le 29 avril 2017.

C’est toujours avec une particulière émotion, et cette année sans doute plus encore, que je prends la parole, à l’occasion de la journée nationale de la Déportation.

De la Déportation, et j’ajouterai, de la Mémoire. Cette Mémoire qui fait partie de la conscience collective, c’est elle qui peut, qui doit contribuer à conduire nos concitoyens, lors d’échéances électorales charnières, telle celle des Présidentielles, à contrer les tentations populistes, xénophobes, racistes ou antisémites, dont la résurgence, à travers les discours et les manifestations des partis extrêmes, nous obligent cette semaine encore à une vigilance permanente.

Mais comment définir la Mémoire ?

Nos maîtres remarquent que chaque fois que le terme de Mémoire – Zeh’er – est employé dans la Bible, que D.ieu ou un homme en soit le sujet, nous assistons à un moment essentiel, à un tournant décisif dans l’histoire.

C’est ainsi que la 1ère fois dans la Bible, où il est dit que D.ieu se souvient, c’est justement à propos de Noé !

On eut pu imaginer que D.ieu se souvienne, au lendemain du Déluge, des milliers et milliers de victimes qui périrent, selon le récit biblique, dans les abîmes d’eau qui couvraient la Terre ! Non ! La Bible dit avec une précision extrême « et D.ieu se souvint de Noé et de tous ceux qui étaient restés avec lui dans l’arche ».

Si le « Zeh’er », la Mémoire de D.ieu, marque le retour de Noé, et non pas les victimes elles-mêmes de la catastrophe, quand bien même, nous enseigne un apologue talmudique, D.ieu prit le deuil pour l’humanité, c’est parce que Noé réussit à briser la répétition de l’échec des générations précédentes, et qui commença, on le sait, avec le 1er fratricide, le meurtre d’Abel par son frère Caïn.

Noé inaugure en effet une attitude nouvelle, par la façon dont il instruit ses enfants, permettant, ainsi, à l’histoire de redémarrer d’une manière autre.

Il laisse le temps de la maturation, du mûrissement, du devoir de mémoire d’accomplir dans les êtres et les choses. Le temps de travailler cette mémoire sans l’anticiper, sans se hâter au risque de créer des confusions ou des malentendus, voici la chance d’une société !

Et on dira avec nos Maîtres que si D.ieu se souvint de Noé, c’est parce que Noé fut porteur de cette qualité fondamentale qui est aussi celle de D.ieu, et si peu celle des hommes : la patience.

De la patience il en a fallu aux rescapés des camps, soit parce qu’eux-mêmes étaient dans l’incapacité de parler, souvent pour ne pas avoir à élever leurs enfants dans la douleur d’une telle mémoire, soit parce que leurs concitoyens ne supportaient pas de les entendre, ou plutôt ne voulaient pas les entendre. Dès 1945, certains d’entre eux avaient déjà écrit des récits, confiés des témoignages, mais longtemps les historiens ont douté, les éditeurs ont hésité. On sait que la première édition de « Si c’est un homme » de Primo Levi fut mise au pilon faute de lecteurs, comme failli être oublié le tout premier récit sur les camps de la mort intitulé « l’Enfer de Treblinka » que fit Vassili Grossman paru immédiatement après la libération des camps par l’Armée Rouge et qui fut publié en français à Moscou en 1947.

Sans doute espéraient-ils non seulement témoigner pour eux-mêmes, mais aussi pour ce qui advint en Europe en plein 20ème siècle ne se reproduise par ailleurs, ni ne soit, par la prémonition inouïe qu’ils eurent alors un jour contestée, ou remise en question par les négationnistes.

Pour être féconde, cette Mémoire doit en effet être vivante, je veux dire, être transmise de telle sorte qu’elle nourrisse notre lucidité et notre vigilance quant aux enjeux de l’Histoire. Une Histoire d’autant plus implacable, qu’elle inscrit pour le présent et l’avenir, ce qui fut le meilleur, mais aussi le pire, comme à travers les attentats et les actes de terrorisme, qui frappent le monde entier au nom d’un D.ieu qui ne peut que pâlir de honte lorsque l’on tue en prononçant son Nom, ou en s’en réclamant.

Nous en avons, en effet, assez ! Nous n’en pouvons plus de la banalité avec laquelle de tels actes se multiplient pour qu’à chaque fois où un juif est frappé, un policier tué, un soldat agressé, on en arrive à ne plus se demander si le juif est atteint parce qu’il est juif, le policier parce qu’il est policier, le soldat parce que soldat. Mais plutôt quelle fut exactement la motivation de l’agresseur.

Oui ! L’Histoire impose « l’événement » celui qui nous arrache à notre somnolence par sa colère. Mais c’est aussi sa façon à elle d’éprouver notre Mémoire, la Mémoire collective de notre peuple, comme celle de l’humanité !

Voilà pourquoi plus que la transmission de leurs souffrances, plus que l’élévation de monuments ou de Murs, c’est de cet « ailleurs » dans ce qu’il a d’indéfinissable, d’un ailleurs, aux autres inimaginable, d’un ailleurs qui n’est nulle part, que nous voulons transmettre la mémoire de nos disparus aux jeunes générations.

Il me tient à cœur de rappeler ici la déclaration que fit Marcel Rudloff, maire de Strasbourg le 28 septembre 1987 devant le Conseil Municipal au lendemain des propos de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz :

« A l’occasion du Nouvel An juif, je tiens à adresser en votre nom et au nom de tous les Strasbourgeois nos vœux affectueux et chaleureux à tous les membres de la communauté juive de Strasbourg et à leurs familles.

Tout le monde comprendra que cette année, en ce moment, ces vœux prennent une densité particulière en raison de l’émotion légitime actuellement ressentie par nos concitoyens juifs.

Je voudrais saisir cette occasion pour assurer nos concitoyens juifs que personne à Strasbourg n’oublie les persécutions dont ils ont été victimes aux jours de malheur et de deuil de 1940 à 1944.

Certains d’entre nous et moi-même avons vu de nos yeux les déportations, les expulsions ; nous avons vu brûler la synagogue de Strasbourg et nous avons vu les livres de prières juifs dispersés au vent froid d’un automne précoce en 1940.

Nous avons en mémoire l’image d’amis très chers, camarades de classe, compagnons de jeux qui ne sont jamais revenus d’Auschwitz ou d’autres lieux d’horreur.

Pour nous, les témoins, la vérité est simple et inaltérable : les massacres de juifs constituent l’essentiel et non pas l’accessoire de l’épreuve majeure du XXe siècle.

Je tenais à rendre ce témoignage personnel et solidaire à nos amis juifs. Ici, tout débat sur ce sujet est dérisoire. Toute controverse sur ce sujet est, à Strasbourg, sacrilège. »

J’ai commencé ce sermon en dénonçant la tentation à chaque échéance électorale à se replier sur soi-même dans une attitude de peur et de ressentiments envers celui qui vous est différent, et qu’on accuse de tous les maux.

Telle a été l’histoire de l’humanité – qui fut tenté pour une grande part, par l’oblitération de la Responsabilité des hommes. Les coupables changent. Seul le sentiment d’être victime reste ! Ce n’est pas nous, ce sont les politiciens, ou les médias, ou l’Union Européenne ou les étrangers ou le système politique, de quel que bord qu’il soit. Mais surtout, c’est la faute aux autres !

Quand tout échoue, on blâme même le bon D.ieu ! Et si l’on ne croit pas en D.ieu, on blâme nos contemporains !

Du coup, l’homme moderne est devenu moderne, par le fait qu’il échappe, ou qu’il croit échapper à ses responsabilités. Or le judaïsme s’appréhende, justement, comme l’Appel de D. à la responsabilité !

Et devant un tel Appel, nul ne peut se dérober ! Adam et Eve ont découvert qu’en tentant de se cacher, ils échouèrent, et Jonas l’a appris à son corps défendant à l’intérieur de la baleine.

D.ieu nous a donné la liberté. Sans doute le don le plus rare, le plus précieux, le plus insondable de tous les autres dons, hormis celui de la vie ! Mais la liberté appelle à la Responsabilité ! et cela signifie – à l’instar de ce qui va maintenant se jouer dans la vie politique – de prendre le risque de la décision, et non de l’abstention. Encore moins de l’indécision dans une position que je qualifierai ainsi : ni blanc, ni brun ; ni vote blanc, ni vote brun, car choisir c’est être libre ! C’est-à-dire être responsable, contrairement aux héros grecs dont le destin était scellé par l’oracle de Delphes, avant même qu’ils soient nés.

Si nous voulons un monde meilleur, si nous voulons une France meilleure, c’est à nous de le faire. Ce n’est pas ce que la France fait pour nous, qui nous transformera, mais ce que nous faisons pour Elle, car le mystère, dans le judaïsme, ne réside pas tant dans notre foi en D.ieu mais dans la foi que D.ieu a en nous. C’est elle qui peut nous soutenir, dans la mesure où nous prenons nos responsabilités au sérieux, en tenant compte de l’appel à être responsables, pour l’avenir de notre société et de notre démocratie, et à prendre le risque de guérir certaines blessures inutiles, d’un monde souvent blessé, mais néanmoins, d’un monde merveilleux !

Car tout désordre, toute crise que traverse un pays, fut-il le plus obscur de toute la planète, ne peut pas ne pas générer l’anxiété dans le reste du monde, et notre crise à nous est un avertissement pour tous ! Les dangers pour la Démocratie, sont grands ! Mais je le dis ici solennellement. Aucune religion n’est une île. Nous sommes tous responsables les uns et les autres, et toute défaillance morale de la part d’une de nos familles spirituelles affecte la foi de l’ensemble des croyants. Non ! Et de cette crise, nous non plus ne sortirons indemnes ! L’heure de l’introspection et de l’examen de conscience est aussi au rendez-vous, ici, comme elle doit l’être dans les Cathédrales, les Temples et les Mosquées, et ce à la veille d’une échéance, où ce n’est pas le dialogue inter-religieux qui était dans l’urgence de notre agenda, mais la lutte contre la tentation « inter nihiliste » de certains partis politiques qu’il nous fallait, sinon prévenir, dénoncer en termes clairs, pour que la France ne renonce pas, à être la France, et l’Europe qui n’a jamais été aussi proche qu’aujourd’hui, un exemple pour le Monde !

Dans un monde où tout n’est qu’instant, et où l’instantané rend toute chose identique et insignifiante à la fois, jusqu’à ne plus parvenir à faire la différence entre le bien et le mal, la Bible nous a averti : Zah’or ! Souviens-toi !

René GUTMAN
Grand Rabbin du Bas-Rhin et de Strasbourg